05 janvier 2007

4-0

Le dernier bus quitte la gare Léopold à 23h42. Il y a trois heures vingt-sept, Johan Walem plantait le deuxième but de la Belgique en propulsant le cuir dans la lucarne du gardien marocain d’une frappe du gauche aussi sèche que précise. Sclessin s’est endormi le sourire aux lèvres : personne n’aurait, il y a un mois, parié le moindre franc sur une victoire de l’équipe locale. Alors un 4-0, imaginez… Calfeutré dans l’angle encadrant le seul strapontin qui ne surplombe pas un idéogramme handicapé, je regarde les supporters des deux camps se jeter des francs sourires et échanger des compliments sur la qualité du jeu belge et la beauté sobre de la vareuse marocaine. Une seule tire ostensiblement la gueule, qui crie en russe dans un portable. Son voisin, un grand Noir défoncé – ils sont tous les deux posés sur la banquette précédée d’une barre qui, avec le flanc gauche du véhicule, forme l’angle dans lequel je suis calfeutré – lui caresse le dos. Et puis, elle raccroche. L’œil ailleurs, il lui demande ce qui ne va pas, elle peut raconter, vas-y. Elle répond que c’est son frère, il s’est fait embarquer par les flics, hein, et il est pas d’ici. Il a juste cassé la gueule d’un type avec ses copains, rien de grave. Le grand Noir rigole, lui explique qu’il y a des gens civilisés, qu’on ne règle pas ses comptes en cassant des gueules. Ecoute-t-elle son avis ? Elle lui indique qu’on lui a passé les menottes, à son frère, que les flics l’ont aspergé de bombe flash. Le grand Noir, philosophe, annonce qu’alors il est mal barré l’autre là, parce que s’il s’est fait flasher, c’est qu’il a été chiant. Et les flics vont pas le louper : rébellion, insultes, outrages à agent… Il éclate de rire et cherche à obtenir mon soutien – je sais ce que c’est, pas vrai ? Je ne sais pas vraiment, mais pourquoi pas? Un type intervient, après que j’ai partagé l’opinion du pétardé (il est rigolo, avec son regard cassé et son sourire, tandis que l’autre qui tire la gueule me ferait presque oublier le dernier goal de Strupar) : il demande si elle est de Kiev, parce qu’il l’a entendue parler – sans écouter, juste entendue – et elle a l’accent de Kiev. La fille répond que non, pas du tout, et qu’elle a eu une journée difficile. Le crollé trentenaire croit se justifier en précisant qu’il vit à Kiev. Moi je le préviens qu’il est pas près d’arriver parce que je pense que c’est pas le bon bus. Le grand Noir s’esclaffe, un peu con, mais le crollé moins. En le regardant, je poursuis que c’était un chouette match, ce qu’on a déjà pu voir comme changement avec Waseige, dites donc.

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