Sur Beckett, je crois que j'ai eu l'occcasion de dire ce que je voulais, ce que j'avais prévu. Mais à la première question, portant sur la littérature et la photographie, je n'ai pas pris le temps d'insérer une remarque - assez dérisoire, d'accord - qui me faisait sourire, je la retape donc ici.
Il faut savoir qu'avant d'occuper l'avant-scène de la poésie belge et de compter parmi les auteurs les plus encensés de l' "écurie Minuit", Eugène Savitzkaya a été un étudiant en philologie romanes à l'ULg. L'aventure a tourné court à cause d'un cours d'analyse textuelle à l'examen duquel l'auteur n'a pas réussi à satisfaire. [...] Dans Un jeune homme trop gros, la première caractéristique qui frappe est l'emploi du futur comme temps de la narration, ce qui détache le texte de la perspective narrative classique. Futur comme temps de la narration... Si vous me faites l'honneur (si, si) de consulter quelquefois ces pages, vous aurez peut-être lu quelques notes à propos de Ciel bleu trop bleu de Nicolas Ancion (qui, lui, lit et commente parfois ces posts). Ce texte-là aussi se présente comme un roman et, lui aussi, il est rédigé au futur. Mieux encore, il est l'oeuvre d'un ancien étudiant en philologie romanes de l'ULg, qui, lui, a réussi l'examen de première candi d'analyse textuelle! D'ailleurs, au moment de présenter les temps de la narration dans le roman, l'ancien professeur d'analyse textuelle de l'ULg référait au livre de Nicolas Ancion comme l'exception qui confirmait la règle, "le seul roman à [sa] connaissance qui soit écrit au futur". Si ce professeur s'était souvenu de l'étudiant qui avait réussi (malgré le fait qu'il considère l'écriture de Ciel bleu trop bleu comme un "défi à son cours"), il avait "oublié" que, dix-sept ans plus tôt, un autre étudiant, qui avait été infoutu de faire péter les douze à son analyse genettienne ou servaisettiennettienne (intéressante forgerie), avait déjà relevé le défi. Avouez que ça aurait pris de la place sur ma copie pour une simple vanne à l'encontre de l'analyse textuelle.
Dans le bus surbondé à cause de la panne de celui censé le précéder, aux heures de pointes, le téléphone sonne et la jeune fille derrière moi décroche en disant qu'elle croit avoir raté. Elle rétorque ensuite assez sèchement à sa mère que ce n'est pas une question d'étude, kess tu parles, toi, t'en sais rien. Et puis c'est ça, à tout à l'heure. Le téléphone sonne une nouvelle fois, mais ce n'est plus sa mère, une amie probablement (moche et désagréable, les mecs ne se ruent pas, j'imagine), à qui elle dit qu'elle a raté, encore, et que ça la fait surtout chier pour les gens comme sa troconne (orthographe?) de mère, qui lui disent "t'avais qu'à étudier". Et de mentir à tout le bus en s'exclamant "Mais je me suis trooop emballéééée, j'y ai dit vas-y kesss tu parles toi et j'y ai raccroché à la gueule !". Sentiment de honte, ensuite, au moment où son amie, en raccrochant, la laisse seule sur la banquette du fond, face à ces covoyageurs qui savent ses hyperboles et à côté des deux flamandes qui, depuis l'attente du bus, éructent dans un sabir lexicalement peu fourni toute leur haine de la race jeune.


3 commentaires:
"Maudit Album" ?
"Un jeune homme trop gros", je me souviens bien d'avoir lu ce bouquin de Savitzkaya en fin de secondaire, je n'avais pas remarqué que c'était au futur en le lisant, à l'époque, mais ça a du me marquer sans que je m'en rende compte puisque "Ciel bleu trop bleu" a coulé comme ça, au futur, et que ça me semblait tout naturel. Contrairement à ce que Delbouille racontait parfois, je n'ai pas écrit au futur pour l'exploit ou pour faire chier sa typologie genetienne mais juste parce que ça sonnait bien comme ça dans mon petit cahier. Merci de m'avoir fait comprendre d'où ça venait en partie ("Par les soirs bleus d'été, j'irai par les sentiers..." écrivait un autre, non?).
Oui, et un autre autre écrivait "Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères..." (que deux zutistes ont transformé en "Nous reniflerons dans les pissotières..."). Delbouille doit être la seule personne à avoir pris votre texte pour un contre-exemple de Figures III, écrit par défi. D'ailleurs, on peut se demander s'il l'a vraiment lu puisqu'il réservait à la poésie ce futur de "promesse certaine" ou de "projet auquel on croit" (je mets des guillemets, parce que c'est une catégorie bricolée comme une autre, qui vaut ce qu'elle vaut) qui est peut-être celui qu'on retrouve dans Ciel bleu trop bleu, comme dans Sensation de Rimbaud et la Mort des amants de Baudelaire (et la mort des cochons de Verlaine et Valade...). C'est un chouette livre, au fait - je crois que je l'ai déjà dit.
Enregistrer un commentaire