30 avril 2006

carambar

V.1 Parcourant l'affiche annonçant le prochain colloque de philosophie (le sens de l'activité philosophique en question), un étudiant en histoire s'écrie: "Dire que le 13 mai il traitera aussi de l’œuvre d’Antonia Byatt et de Richard Millet, quelle diversité de savoir chez ce Table Ronde!".
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(Inerties fulgurantes réalise les rêves de ses lecteurs! Notre ami R. a rencontré Table Ronde dans une ambiance conviviale).
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V.2 Au moment où le président de séance propose de lancer les débats du trente-sixième colloque sur Voltaire, le professeur chargé de prendre les présences intervient: "On peut attendre encore cinq minutes? Table Ronde devrait pas tarder à arriver..."

28 avril 2006

recontextualisation

Dans le cas de l’Ecriture Automatique mise en place par les surréalistes, j’ai un peu de mal à vraiment lier le concept à celui d'invention : il s'agit plus d'une question de stratégie. Toute l’«invention» de Breton, c’est la théorisation qui entoure les écrits et non ceux-ci. Au niveau des productions poétiques en E.A., on ne peut pas passer à côté des sources Rimbaud et Lautréamont - j'en avais dit un mot. Chaque texte ou mouvement repose sur des prédécesseurs. C'est basique, évidemment, mais il faut ici souligner la singularité d'un modèle dont la transformation, la récupération est revendiquée.

Pour Rimbaud, toute la récupération surréaliste tourne plutôt autour du phénomène hallucinatoire (Dans Une Saison en Enferje m’habituai à l’hallucination simple : je voyais très clairement une mosquée à la place d’une usine, etc. ». C’est ce même processus de transformation du réel qu’on retrouve dans les textes des Champs magnétiques, une sorte de brouillage du référent - via différents procédés) et, éventuellement, de thématiques (Breton souligne entre tous un poème de Rimbaud appelé « Rêve », une des dernières poésies – jointe à une lettre d'octobre 1875 à Delahaye). En gros (en très très gros), ce qui est intéressant dans les derniers textes de Rimbaud, c'est la manière de rendre obscur ce qui pourrait être simple : vouloir "traduire", voiloir dégager ce que ça "veut dire" est compréhensible, mais -si on y arrive- il ne faut pas oublier ce travail, ce message de refus de la référence. C'est ce procédé, avant tout, qu'empruntent les surréalistes.

Pour Ducasse, il s’agit clairement de reprises thématiques, voire formelles : « La rougeur des crépuscules ne peut effrayer que les mortels. J’ai préféré la cruauté. », à la page 57 de l’édition poésie Gallimard, pourrait sortir tout droit de la bouche de Maldoror. Et que dire du sketch « Vous m’oublierez », sorte d’écho (ou hommage) au plus célèbre des « beau comme » (le seul que les surréalistes ont retenu, d’ailleurs)?

Par contre, j'étais complètement à côté de la plaque quand je considérais le rapport entre les deux intertextes principaux des Champs magnétiques et lesdits Champs avec un œil d’étudiant du 21e siècle. En fait, toute ma « réticence » à l’égard de Breton & Cie est clairement à remettre en question puisque j’avais éclipsé le fait que Rimbaud et Lautréamont sont alors des quasi-inconnus et que le groupe les positionne (dans un premier temps, du moins) au centre de la scène…

La recontextualisation du pompage surréaliste est vraiment importante. La notion d’invention me paraît toujours un peu usurpée, mais la surexploitation des intertextes gagne en légitimité. Je continuerai à ne pas adorer Breton (pour sa versatilité étrange notamment, mais je ne vais pas dresser de liste…), mais je suis déjà moins «sévère» à l’égard de la posture «inventeur-pasticheur». (Et je vais arrêter un peu de toujours parler des mêmes).

27 avril 2006

Le "pseudo msn", procédés et enjeux d'un auto-discours

Mode de communication entièrement gratuit dans sa phase la plus simple, le programme msn messenger permet à ses usagers de dialoguer et d'échanger des fichiers par écrans interposés, comme un système de chat élémentaire somme toute. Toutefois, une des particularités de msn messenger réside dans la possibilité de choisir véritablement ses contacts virtuels : pour entrer en discussion avec une personne, l'adresse de celle-ci - dont l'utilisateur A doit prendre connaissance, soit en lui demandant dans la vie réelle, soit en se la procurant par d'autres moyens, après tout ça ne me regarde pas - doit être ajoutée à la liste de contact de l'utilisateur A et la personne doit, parallèlement, accepter de recevoir l'utilisateur A dans sa propre liste. Le corollaire de ce phénomène est que si une personne décide d'entrer virtuellement en communication avec l'utilisateur A, ce dernier est tout à fait apte à refuser l'appel -soit qu'il ne connait pas la personne solliciteuse et n'a pas envie de faire connaissance, soit qu'il ne l'aime pas, soit...

Chaque utilisateur de msn messenger dispose donc d'un champ unique de contacts avec lesquels il peut interagir. Pour reconnaître les différentes unités de ce champ, le moyen de démarcation le plus simple est le pseudonyme (ou pseudo), auto-désignation variable par laquelle l'utilisateur A se positionne pour et par rapport à ses contacts.

Cette auto-désignation peut s'articuler de diverses façons: a) l'utilisateur peut choisir la sobriété et le commun, en utilisant son prénom ou un surnom connu de ses contacts en guise de pseudonyme, mais b) il peut également opter pour une redéfinition de soi, en prenant un surnom inconnu de tous et qu'il veut se voir attribuer "dans la vraie vie", en s'hyperbolisant, etc.

Le problème est que, vu la liberté du choix du pseudo, l'utilisateur A peut également écarter l'auto-désignation commune au profit de plus ou moins n'importe quoi (aphorismes célèbres, signes de ponctuation, symboles divers...). Le pseudonyme perd alors une part de sa fonction référentielle, n'étant plus le "reflet" de l'utilisateur A, le moyen de l'identifier, mais un simple indice de son état d'esprit, etc. Ce choix fausse en partie (au moins provisoirement) l'objectivité du champ des contacts de l'utilsateur A puisque les éléments permettant de le distinguer des autres unités sont écartés (évidemment, il faut nuancer cette affirmation selon les cas, le degré de référenciation ne comportant pas uniquement deux pôles opposés, mais une foule de postes intermédiaires).

Un autre cas intéressant - et où l'auto-discours prend une place prépondérante - est celui de l'accompagnement du pseudonyme par un élément de la vie (la vraie) de l'utilisateur A. Les réalisations sont innombrables selon le fait considéré (humeur, anecdote, événement modificateur, message personnel dédié à un utilisateur B ou à un groupe d'utilisateurs privilégiés, déclaration, rappel, diffusion d'information personnelle ou d'intérêt général, commémoration, dédicace solliciteuse ou de remerciement,...) et selon la manière (simple adjectif ou locution, phrase résumant l'élément, jeu de couleurs, de symboles, ...). Les enjeux, ici aussi, sont aussi multiples que variés (défoulement, phénomène de parade, prise de position, etc.).

Il peut subsister une part d'ambiguïté dans cet accompagnement privé, du fait du destinataire ou de la véritable teneur du message: l'obscurantisme peut également participer de l'enjeu, l'utilisateur A recherchant éventuellement à créer la curiosité de ses contacts et à provoquer une discussion, mais il s'agit alors d'un cas particulier.

En somme, le choix de tel ou tel pseudo témoigne de différentes stratégies, selon lesquelles l'utilisateur pourra - en gros résumé - se poser en moyen de bon fonctionnement du système ou en trublion éphémère (puisque, dans tous les cas, l'identification reste possible par différents moyens , mais une chose à la fois).

26 avril 2006

beau comme la honte des petits-enfants des soldats allemands

En dévissant du spot de ma lampe de chevet le bracelet amnesty international offert par ma cynique de soeur et portant le slogan "tape pas ta meuf!", des bouts de phrases se mettent en place, à l'intérieur de moi, qui me rappelent la cruelle étrangeté de ces Chants de Maldoror peut-être lus trop tôt.

Non, en fait, j'invente un peu: Lautréamont n'a jamais vraiment été oublié et il y a un moment que je pense intégrer des notes sur les Chants à un travail x ou un article y, sans véritablement chercher à le faire. Quant au bracelet, c'est une autre ellipse et elle n'entretient aucun rapport direct avec Ducasse, mais leur confrontation dans cet article est toute justifiée par leur commune valeur de non-accomplissement: j'avais été un peu perturbé, il y a quelques mois, par cette campagne qui titrait, en plus de l'injonction précitée (au premier paragraphe), "si tu bats ta femme, t'es pas un homme". Pas au niveau du fond, évidemment, mais plutôt de la forme qui, très paradoxalement, dégageait une sorte de puante banalisation - et, peut-être, un rien d'antithèse, mais là c'est le purisme qui refait surface.

Pour en revenir aux Chants, en plus des beau comme pastichables à l'infini, du surréalisme anticipé (réinventé déjà avant sa naissance) et de la jouissive méchanceté, je garde l'image d'un texte où les situations sont accompagnées d'une couleur dominante, où les atmosphères se déclinent en différents tons. Il est possible que je me trompe sur ça, mais, mine de rien, c'est très important.

24 avril 2006

brèves

Entendu aujourd'hui, vers 16h45 (locutrice pas vraiment indentifiée) : - Tu vois, les beaux, quand ils sont sympas c'est qu'ils ont des problèmes familiaux - genre leurs parents sont divorcés et s'occupent pas d'eux. Les laids, eux, ils se la jouent jamais, même s'ils sont friqués: on leur a déjà dit assez qu'ils étaient laids.
(Ce genre d'aphorisme a cruellement manqué à mon adolescence).

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En fin de matinée, constatant que, en plus des six élèves censés présenter un extrait de texte traitant de l'affaire Calas, seuls dix étudiants peuplent le local 4.12 (ça fait seize sur quarante environ), la Professeur de s'exclamer : - C'est comme un vrai colloque!. Il est parfois bon d'étouffer ses répliques.

22 avril 2006

suppression-adjonction

Valéry Bendjilali et Marie Warnant (à la place de Saule) à l'abbaye de Stavelot.

20 avril 2006

- H -

Il y a ces actes dont l'aveu, d'une manière toute minimale probablement, soulage.

18 avril 2006

tirer des théories

Au passager qui lui demande pourquoi son appui sur le bouton n’a pas provoqué le ding escompté, la dame assise en face de moi répond en diffusant des vapeurs d’alcool que la demande d’arrêt est désormais indiquée par un stop digital posté au milieu du bus, à l’avant, en haut. Elle tend le doigt vers les quatre lettres qui ont effectivement pris une couleur rouge, assumant de ce fait une fonction tant indicielle que symbolique. Et d’ajouter sur un ton de théoricien bourré qu’il faut se moderniser, m’amenant à interroger les liens éventuels qu’on pourrait finalement avancer entre l’alcool et la modernité au mieux, sur l'actance de l'alcool sur tout, peut-être.

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- L'important, tu dis, c'est plutôt d'arriver à une négation totale de l'intertexte, dépasser même le stade du micro-détail commun pour vraiment être absolument neuf. Ca a l'air intéressant ton idée, mais je suis fatigué après cette heure de cours et mon pied gauche me fait un peu mal, à l'étroit qu'il est dans sa nouvelle chaussure. Je relève doucement les yeux vers toi en cherchant les mots qui diront que de toute façon c'est impossible dans la mesure où les simples inférences véhiculées par un mot seront toujours les mêmes que celles du même mot dans un autre texte, même si le sens est différent, que le seul moyen ce serait de faire un texte composé d'un seul mot inventé, mais ce serait réchauffer une idée de Borges, mais j'ai juste le temps de te voir te défenestrer, tu l'as pensé avant.

15 avril 2006

stratégie entriste

Toi qui rôsis au son du billet vert,
Tu n’as pourtant fait qu’un banal voyage...

14 avril 2006

- 100 -

Aujourd’hui, ce blog a cent posts. Il a aussi exactement dix mois et une semaine, mais pour le moment, je préfère compter en publications (ça me permettra, dans un mois et trois semaines, de revoir ma position et de ressortir un article tout formaté, tout prévu).
En fait, il y a eu un peu plus que cent posts, mais certains ont été volontairement désintégrés et, comme il n’existe pas, à ma connaissance, de lecteur d’Inerties fulgurantes assez acharné que pour avoir tout imprimé ou tout screenshooté, on peut, faute de preuve(s), entériner le chiffre et sabrer le champagne.

On pourrait aussi discuter sur l’état de ces articles. La tentation de revenir, parfois plusieurs mois après, sur certaines formulations et même sur certaines idées est en général inévitable. Il y a donc eu, force est de le constater, en certaines occasions, amputation, réarticulation, correction, extrapolation, reconstruction, désincarnation, et une foule d’autres mots en –tion. Le moins possible, pour conserver les "valeurs" initiales, mais l'un des intérêts de cet espace d’autoédition est précisément la possibilité de work in progress (avec l’inconvénient, peut-être, par rapport au carnet où la rature est une contrainte et pas vraiment un choix, qu’ici on écarte rapidement l’idée de laisser en ligne un texte barré – hormis si la biffure participe d’un quelconque effet – pour privilégier l’aspect esthétique – oui, enfin, dans la mesure du possible). Il y en a d’autres, des intérêts, mais il doit y avoir des bouquins sur ça, déjà (des sites, ça c'est sûr).

13 avril 2006

(la troisième pièce du puzzle)

(la deuxième pièce du puzzle)

- Examen de Linguistique Romane -

Le fait qu'un système linguistique est en équilibre instable a-t-il une influence sur le changement linguistique?
Non, laissez-moi tranquille à la fin.

09 avril 2006

la minute catholique

En ces temps difficiles pour la foi chrétienne (*), il est bon de profiter du Dimanche des rameaux (pour les lecteurs qui auraient échoué ici par hasard, mais qui disposeraient d'une certaine culture Point de vue, disons que c'est la joyeuse entrée de Jésus à Jérusalem) et de mon étude du cours de philo médiévale pour revenir un instant aux Ecritures. Je vous inviterais volontiers à reprendre une lecture synoptique des Evangiles parce que, indépendamment de toute conviction, le cas est particulièrement intéressant, permettant de s'exercer à la symbolique comparée et, par exemple, à la proxémique, mais comme ni vous ni moi n'avons le temps de jouer, contentons-nous aujourd'hui de Marc 14, 52. Tous à vos évangiles!

(*) On objectera que les temps sont toujours durs pour la foi chrétienne, je vous répondrai qu'après tout tant que je parviens à trouver le sommeil, moi vous savez.

06 avril 2006

implication(s)

En empruntant l'escalator qui me conduit du premier étage au niveau zéro d'un de ces magasins de vêtements dont on pourrait comparer la floraison avec celle, négativement fulgurante, des centres de restauration rapide, j'entends une voix enfante pleurnicher derrière moi un "je ne me sens pas très bien" des plus mièvres. Par réflexe – mon inconscient a probablement lié cet énoncé à l’idée de vomissure – je saute deux marches de l’escalier en mouvement. La gamine s’écroule presque instantanément et sa mère la retient comme elle peut, ce qui m’apparaît comme un bel effort, oui, mais plutôt superflu. Une dizaine de secondes plus tard, la course entre les étages est terminée et le petit corps gît devant un rayon de pantalons du rez-de-chaussée, tout agité de convulsions assez amusantes, je trouve. Comme personne ne vient aux nouvelles, je dis à la mère qu’on pourrait l’achever. Elle me considère incrédule et hébétée, comme si elle n’avait pas compris ma proposition. « Oui, une manchette ici, paf, et on n’en parle plus ». J’amorce le geste et l’effectue au ralenti pour qu’elle puisse juger de la pertinence de mes propos et de mon savoir faire, amenant doucement l’extrémité de ma main, paume tournée vers moi, vers la petite nuque toute tremblotante, on dirait un écureuil (je sais que, selon les diverses traditions, le coup peut être porté en d’autres points, mais, hé, je ne vais pas lui donner un cours d'ethnologie à la dame). Devant la définitive absence de réaction maternelle, je reste un moment à hésiter en donnant de petits coups de pied dans la gesticulante évanouie, avant de demander : « bon je peux alors ? », et la mère de répondre en un cri déchirant quelque chose que je ne comprends pas vraiment, mais il me semble que la première lettre était une consonne nasale (après ça tendait vers un long [a], mais avec un je-ne-sais-quoi de coulant vers le [oe], c’est très difficile à faire). « Bon, bon, bon, si on ne veut pas de mon aide, autant prendre congé », murmuré-je en constatant que, de toutes façons, des vendeuses se précipitent vers nous et que la dame ne sera pas seule. En sortant du magasin, je hèle un flic bleuâtre auquel je signale qu’il y a à l’intérieur une gosse pas en forme et que sa mère ne veut pas qu’on l’achève. « C’est ce qu’on va voir », répond l’apostrophé en caressant la gaine de son Beretta 92.

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Avant de monter dans le bus, je repère une trentenaire portant une veste en jean sur laquelle des diamants forment le nom Rapsat, en grand, dans le dos. Un examen de son sac à dos révèle des symptômes pathologiques qui corroborent mon diagnostic : une kyrielle de badges faits main à l’effigie de feu le chanteur... Elle entame alors la conversation avec une amie et… Et puis non. Il me semble qu’il serait temps d’instaurer une véritable mise à distance de la gratuité ou de s’en prendre à des éléments susceptibles de répondre (mais on entre alors dans une impasse, puisqu’il n’y a aucune raison de les railler, ceux-là).

04 avril 2006

Je me souviens

En matière de conseils foireux et de grincement de dents, il y a des procès qui se seraient justifiés. (Ce type de post n'est pas si innocent).

note postérieure: en fait, j'avais déjà évoqué les faits, c'est très étrange ça m'était complètement sorti de la tête. Un refoulement, très certainement.

02 avril 2006

amstel, vélos et stroopwafels

Dans le train (oui, oui) qui me mène de Roermond à Nimègue, j’ai en théorie le temps de terminer au moins un bouquin et de sérieusement entamer un autre. Les strapontins, dont la présence est légitimée par le fait que je me tiens alors dans un compartiment pour cyclistes et il faut admettre que l’idée n’est pas mal, alliant confort et organisation, efficacité et espace, sont tous relevés, sauf celui que j’occupe. À Venlo embarque une demoiselle, disons carrément moche - mais c’est une constante là-bas donc passons -, qui va s’installer sans me demander mon avis à l’extrémité du compartiment, abaissant un des sièges, puis un deuxième pour y poser ses pieds. Elle enfouit ensuite ses écouteurs dans les oreilles, à leurs places respectives, toujours sans imaginer que son manège ne fait que ralentir ma lecture. L’insonorisation de l’appareil n’est pas parfaite puisque s’en échappe un grésillement un peu désagréable mais que je tolère en vertu d'un procédé social assez intéressant selon lequel l'entente entre deux êtres a de meilleures chances de fonctionner pourvu que chacun use de concessions. Je me replonge illico dans le texte, prêt à pardonner cette immixtion négligeable dans le cours de ma vie. Les minutes s’écoulent sans incident notable, mes pages se tournent et les morceaux se succèdent sur son lecteur mp3 (je peux discerner des variations de rythme, je pourrais même reconnaître les titres, mais je n’ai pas vraiment envie). Soudain, après une demi-heure de voyage commun, la jeune femme se met à accompagner vocalement les sons produits par son appareil. Je lui dis que hé ho ta gueule un peu, ce qu’elle n’entend pas avec les bouchons trop occupés à bousiller ses tympans. Elle les retire et comme elle m’interroge du regard je lui traduis ma demande (sorry jufrouw maar, als je zing, het is moeilijk te lezen) qu’elle assimile parfaitement et s’excuserait presque en hochant positivement la tête, serrant la bouche et gonflant un petit peu les joues. Je la console un peu d’un regard triste, après tout ce n’est pas sa faute, j’imagine, elle a été entraînée par les beats de quelque chanson r’n’b, ça peut arriver aux meilleurs. Je la laisse réintégrer son monde de mauvais garçons en nylon et de grosses voitures américaines, désireux d'utiliser au mieux les vingt minutes de trajet qu’il me reste. Alors, dans le compartiment voisin, un homme se met à beugler une déchirante complainte parsemée de baby. Je suis dans un train de futurs candidats à une émission de télé réalité ? Il y a un casting à Nimègue ? À 22heures ?